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L'instrumentalisation des victimes déguisée en sacralisation
par Naja

Il paraît que...
notre société octroierait désormais aux victimes tous les droits et lui témoignerait tous les égards. Glorifiées par des médias exposant leurs drames jusque dans les détails les plus sordides, encensées et soutenues par les politiques qui auraient fait de leur défense une priorité absolue, ces dernières seraient désormais considérées comme des sortes de monstres sacrés qu'il serait sacrilège de critiquer. Il se trouve alors de plus en plus courageux défenseurs des principes fondateurs de notre république pour dénoncer l'illégitimité d'un tel statut et les dangers que nous feraient courir cette inquiétante dérive. Mais parmi eux, rares sont ceux qui se demandent quel rôle peuvent bien tenir les personnes victimes dans la création et l'utilisation de l'icône qu'ils se font un devoir de fustiger. Pourtant, si l'on se donne la peine d'y regarder d'un peu plus près, il n'est pas si difficile de s'apercevoir que la tendance en question relève en réalité de manoeuvres politiques utilisant la douleur d'autrui à des fins toutes autres que le respect et les intérêts des personnes concernées.


En mars 2007, S. Portelli publiait à ce sujet un chapitre de son ouvrage "Ruptures" sur le web : « Nicolas Sarkozy et les victimes : entre exhibition et confusion » :
« Un des premiers droits des victimes est qu’on respecte leur dignité. Celle de leur souffrance qui n’appartient qu’à elles. Pendant longtemps elles n’ont appartenu à personne, noyées d’indifférence. On peut se demander parfois si elles ont beaucoup gagné à se retrouver soudain exhibées sur la place publique, portées en étendard de combats de toute sorte, décorant les programmes et les professions de foi. L’instrumentalisation des victimes a été portée à son comble par Nicolas Sarkozy. Passe qu’une affaire soit évoquée, passe qu’un nom soit cité. Mais lorsque la référence devient systématique, que le sordide de l’affaire est étalé régulièrement, comment ne pas ressentir, pour le moins un malaise ?
Comment ne pas être choqué cette exploitation de la souffrance d’autrui à des fins de propagande ?
»
( Source : http://www.betapolitique.fr/Serge-Portelli-Ruptures-Chapitre-00498.html
)

Deux ans plus tard, on peut constater que loin de soulever l'indignation, cette exploitation provoque plutôt une exaspération collective à l'encontre des personnes victimes ou de tout tiers évoquant leur existence et leurs souffrances. Exemples :
« Si on rivalisait dans l’excellence hier, la souffrance et la disgrâce bataillent de plus belle, jouent leur concurrence victimaire, afin de conquérir les premières marches du podium. [...] La victime, archétype d’une posture prostrée en pleine gloire, qui réussit à exister seulement par son propre drame, défie déjà ceux qui lui ôtent ses paroles d’évangiles et conspire avec les médias afin de conférer à son statut de toute puissance. » ( Source : http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=50071 )
«
Pour parler de façon moderne, on ne peut dire: j’ai été violée dans un local à poubelles, point barre ! [...] Quand on n’a jamais brillé dans sa vie, quand personne ne vous a remarqué avant la cause ayant créé vos malheurs, la tentation est grande de transformer un épisode pénible et douloureux de l’existence en aubaine. » ( Source : http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=28598
)

On pourrait penser qu'il s'agit "seulement" là d'une réaction de rejet épidermique devant la multiplication des allocutions politiques se servant des victimes. Nul doute que ce matraquage a déclenché chez nombre de citoyen une sorte d'allergie à la seule mention du mot victime. Mais ces diatribes chargées de mépris sont également soutenues par une analyse critique de ce qu'il est aujourd'hui convenu d'appeler "la sacralisation des victimes" et "la victimisation".
Voici la définition du terme de "victimisation" proposée par Wikipedia:
«
On nomme victimisation le fait de se considérer, ou de considérer quelqu'un comme une victime d'un acte ou d'un phénomène donné. [....] On utilise parfois le terme lorsque cette considération est jugée abusive. Par extension, le terme désigne la tendance à conférer aux victimes un statut social et une attention exagérée, proche de la sacralisation. [...] Lorsque la victimisation devient trop importante dans une société, la victime gagne un statut social prestigieux, proche du sacré. La perversité du phénomène réside dans l'attrait que suscite alors ce statut [...] » ( Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Victimisation )

Ainsi, la nature des mises en scène médiatiques de certains faits divers et les déclamations hypocrites de nos dirigeants constitueraient  pour victimes une élévation au statut de héros martyr. Ce phénomène aurait engendré une tendance collective à identifier toute personne ayant subi un préjudice à ladite figure, tendance que les intéressées auraient intériorisée au point de réclamer une accession à des droits quasi divins.
Le fait de société dénoncé ici résiderait donc
dans l'image que  "les gens"  se feraient des victimes en les prenant pour autant de personnifications d'un puissant archétype que l'on pourrait appeler La Victime Sacrée.
Mais concrètement, de qui parle-t-on quand on disserte sur ce que l'on imagine... qu'un ensemble indéfini d'inconnus imaginent... sur un autre ensemble indéfini d'inconnus? Malheureusemnt, c'est manifestement une question que les pourfendeurs de la sacralisation oublient de se poser. Ils analysent les possibles dangers d'une confusion généralisée entre personnes physiques et icône mythique mais chemin faisant, ils ne manquent pas de se livrer à la même identification sans s'en apercevoir.

L'un des risques les plus couramment pointé du doigt est le risque de voir les acteurs de la justice et/ou les jurés troublés dans leur jugement par le supposé statut de héros conféré à toute personne intentant une action en justice.
Je laisse ici la parole à l'avocat Eolas, répondant à mes interrogations à ce sujet sur son blog : « C'est la prédominance, l'obsession dirais-je à l'égard des victimes, au mépris de l'équilibre du procès pénal, au risque de condamner des innocents parce que quelqu'un se prétend victime.[...] toutes ces réformes démagogiques allant dans un sens de déséquilibre du procès pénal, ce qui est contraire aux droits de l'homme et se paye au prix fort : celui d'erreurs judiciaires. »
( Source : http://www.maitre-eolas.fr/2009/02/26/1328-encore-un-prix-busiris-pour-rachida-dati#c88767 )
Si ce risque concerne les magistrats, il y a là une sérieuse remise en cause de leurs compétences, voire de la valeur de leur fonction. Leur travail n'est-il pas de prononcer des jugements qui ne soient pas basés sur l'émotion ou la vindicte populaire?
Fort heureusement, quand on prend connaissance (sur le blog d'Eolas, justement) de l'agacement généralisé des magistrats face à la propension - effectivement quasi-obsessionnelle - de certains politiques à faire référence aux victimes pour ignorer les droits des accusés, on s'aperçoit bien vite qu'ils ne sont ni dupes ni ensorcelées. A l'inverse, on peut raisonnablement se demander si l'impartialité redoutée ne risquerait pas plutôt de jouer contre les plaignants.
Si maintenant, le supposé danger se tient du côté des jurés, son existence s'appuie sur les suppositions exposées plus haut et il fait étrangement abstraction des conséquences des procès d'Outreau. Pourtant, la rengaine « Vous oubliez Outreau !  » est devenue un tel lieu commun qu'elle fait maintenant office de justification au discrédit qu'il conviendrait de jeter sur la parole des victimes.

Que certains juristes ou essayistes prennent leurs contemporains pour des moutons imbéciles et crédules, et s'inquiètent dès lors des répercussions de leur stupidité sur leur jugement, passe encore. C'est malheureusement l'habituel trait d'arrogance des élites pour la plèbe. Mais là où le propos commence à déraper franchement, c'est quand il affirme que la supposée sacralisation inciterait à proférer de fausses allégations dans l'espoir de se voir sanctifié :
« [l'attrait du statut de figure sacrée] mène à des dérives dangereuses comme de fausses accusations d'agressions faites par des personnes souhaitant y accéder. » (Wikipedia, même référence.)
« On ne juge alors plus des coupables en fonction de leurs personnalités et des actes commis, mais en fonction de la souffrance perçue par les victimes. On redevient alors dépendant de symptômes moyenâgeux telle la peur des sorcières qui poussaient l es victimes à la recherche de coupables imaginaires , imaginaire qui accompagne si souvent la sacralisation. » (Article de Marianne cité plus haut, c'est moi qui souligne.)
Des accusations qui non seulement augmentent le degré de suspicion auxquelles les victimes sont déjà confrontées mais qui reviennent à leur faire porter une part de responsabilité dans les erreurs judiciaires.

Poursuivons notre exploration avec Maître Eolas, toujours en réponse à mes questions (même source) :
« Des lois leur garantissant une sévérité démesurée, autant qu'elles veulent. [...] l'invocation de victimes qui n'existent pas pour justifier des lois répressives au-delà du rationnel (la récidive, la rétention de sureté, c'est pour protéger des victimes potentielles et hypothétiques), toutes ces réformes démagogiques allant dans un sens de déséquilibre du procès pénal »

Nous y voilà enfin ! C'est précisément là que se dévoilent les objectifs d'une propagande qui instrumentalise les victimes.
Effectivement, l'évocation des victimes sert de justification aux délires sécuritaires de certains politiques. Et si le procédé est si redoutable, c'est qu'il s'adjoint la référence aux horreurs subies par les personnes qu'il utilise, en brandissant leurs souffrances comme bouclier à toute critique.
S'il n'échappe pas à grand monde qu'une répression excessive ne sert nullement les victimes, pour beaucoup, il serait vraiment trop farfelu de supposer que les attentes de ces dernières puissent coïncider avec leurs intérêts. De sorte que lorsque N. Sarkozy ou R. Dati justifient leurs mesures, projets de lois ou leur idéologie en prétendant se faire ainsi les portes paroles des victimes et combler leurs attentes, l'hypocrisie n'est pas nécessairement flagrante.
C'est ainsi que l'on peut avoir conscience de l'utilisation de la souffrance de milliers d'anonymes sans s'en indigner pour autant : il suffit de croire, sans se poser la moindre question, que les volontés qu'autrui attribue aux victimes en général sont bien celles que toutes expriment. Et un tel raccourci s'opère très facilement, même parmi les personnes qui cotoient régulièrement des victimes.  Ce qui n'est finalement pas si étonnant dans la mesure où l'un des préjugés les plus tenaces à ce sujet est que les victimes seraient nécessairement animées d'une haine féroce, doublée d'une incapacité à toute réflexion citoyenne, attitude qui leur ferait à confondre la justice avec l'assouvissement de leur désir de vengeance. Probablement que c'est ainsi que la plupart des gens imaginent qu'ils réagiraient s'ils subissaient une grave atteinte...
A défaut d'être personnellement concerné, le plus raisonnable n'est-il pas d'écouter ce que les personnes dont on parle pensent plutôt que s'imaginer ce que l'on ressentirait à leur place pour critiquer... ce qui émane de nos projections personnelles?

En règle générale, le courageux citoyen soucieux de dénoncer les dangers de ce qu'il nomme sacralisation n'oubliera pas de nous expliquer que c'est aussi pour le bien des victimes qu'il le fait.
Puisque son propos vise avant tout à prévenir le lecteur des risques encourus pour nos démocraties, il ne peut faire l'économie d'une analyse des supposés intérêts véritables des citoyens lésés. Sous entendu : intérêts que ces derniers seraient incapables de percevoir pour eux-mêmes, puisque supposés englués dans leur haine vengeresse et ramollis du cerveau par la souffrance.
Ce qui nous amène au volet bien pensant du discours sur la sacralisation :
« La transformation des victimes en héros aboutit à les enfermer dans leur statut de victime. » (Article de Marianne) L'idée se développe comme suit : « Un des dangers de la sacralisation de la victime est qu'elle empêche à la personne concernée de sortir de cet état psychologique de victime. Par exemple, dans les cas de victimes d'agression sexuelles, on entend souvent dire que les dommages subis sont irréparables et définitif - position jugée dangereuse par certains professionnels car elle n'encourage pas la victime à effectuer un travail sur soi afin de sortir de cet état et retrouver une vie normale. » (Wikipedia)

Je reprends ici ces deux références par souci de simplicité, mais le concept d'enfermement dans un statut de victime, qui n'est autre que celui de victimisation, est devenu omniprésent. Y compris dans la bouche de quantité de psychologues et dans celle de nombreuses victimes qui n'hésitent pas à se flageller de ne pas parvenir à cesser de "se victimiser" lorsqu'elles constatent qu'elles pâtissent encore des conséquences de ce qu'elles ont vécu.
Se victimiser, c'est un de ces mots vides de sens qui sert à former des jugements dégradants, l'air de ne pas y toucher. Il revient à accuser l'autre de se complaire dans sa souffrance, de ne pas être capable de passer à autre chose, de ne se voir qu'en fonction de ses traumatismes, de ne pas pouvoir tirer un trait sur un passé douloureux, etc. En bref, il permet ni plus ni moins de tenir une victime pour responsable de l'ampleur des préjudices qu'elle a subi, et ce, en toute bonne conscience. On peut même estimer lui apporter une aide salutaire par le regard lucide qu'on lui ferait l'honneur de porter sur sa "condition" pour "la sortir de là" ... alors même que l'on dénie ce qu'elle vit et ressent en refusant de considérer la réalité des séquelles dont elle souffre. C'est magique !

Outre la volonté – parfois naïvement admise – de se rassurer soi-même, les réflexions de ce genre servent surtout à légitimer l'attitude préconisée en réaction à l'intrumentalisation des victimes : la nécessité de les ignorer.
Puisque la propagande sécuritaire est perçue comme une sacralisation, il est assez logique qu'une analyse qui repose sur cette confusion prône en conclusion d'exclure les victimes en se gardant bien de les considérer comme telles.  Alors si l'on arrive à (se) convaincre que c'est dans leur intérêt, c'est quand même nettement plus confortable !

En d'autres termes, si les manoeuvres politiques qui exploitent la douleur de ces personnes leur nuisent, ce n'est pas parce qu'elles leur manquent totalement de respect en les utilisant, ni parce qu'elles se moquent éperdument de leurs attentes et de leurs besoins tout en feignant d'oeuvrer en leur nom. Mais parce qu'elles comporteraient un excès de reconnaissance de leur malheur, lequel les enfermerait dans un cercle vicieux de souffrances auto-alimentées. Souffrances qui sans cela, se seraient envolées depuis longtemps?
Singulier retournement !

Quelques illustrations :
Eolas toujours (c'est moi qui souligne) :
«
Dans une réflexion sur la confrontation du droit et de la morale, oui, les victimes sont hors sujet . Sinon, il faudrait que le sujet soit : droit morale et victimes. [...] Non, la justice n'est pas là pour défendre les personnes lésées . Elle n'est là pour défendre personne : elle juge, tranche, entre des parties qu'elle doit traiter sur un pied d'égalité. D'égalité, m'entendez-vous ? Ce qui exclut défendre l'un contre l'autre. Pour défendre les victimes, vous trouverez des tombereaux de démagogues, que ce soit Place Vendôme ou rue du Faubourg Saint honoré . Enfin, ne pas parler de quelque chose n'est ni l'ignorer ni le mépriser. Ou alors, je trouve insupportable votre mépris pour la famine au Darfour, puisque vous n'en avez pas fait mention dans votre commentaire. [...]
PS : j'exprime toute ma sympathie et mon soutien aux victimes de la criminalité, de la famine, de la guerre, de la maladie, des programmes de TF1, des chutes de météorites et à ceux qui ne retrouvent pas leur deuxième chaussure à l'heure d'emmener les enfants à l'école. Me voici à nouveau humain ?
»
( source : http://www.maitre-eolas.fr/2009/02/24/1324-quand-je-vous-dis-que-le-droit-et-la-morale#c88349 )

Plus tard, sur le même blog, une avocate (me) donne les explications suivantes (c'est elle qui "grasse"):
«
Il est évident que bon nombre de victimes croient qu'un procès doit participer - ou va participer - à leur travail de reconstruction. C'est absolument faux. Ce stupide discours social qui condamne les victimes à rester à jamais des victimes (et que vous semblez avoir si effrayamment assimilé) si elles n'obtiennent pas de se sentir satisfaites à l'issue d'un procès est fallacieux et dangereux. Ce que je crois, c'est que le seul travail de reconstruction qui vaille - le seul - pour toute victime, quelle qu'elle soit, est celui qu'elle fera (écoutez-moi bien) Absolument. Toute. Seule. [...]
« Si c'est éventuellement le cas [si le procès aide à la reconstruction], je m'en réjouirai avec vous, cela peut faire partie des effets secondaires bienvenus d'un procès. Mais il ne s'agit que de cela, d'un éventuel effet secondaire, non voulu, et surtout, non recherché. »
« La fonction première d'un procès pénal est de dire ou non la culpabilité d'un prévenu ou d'un accusé. Je trouve terrible de dire, comme on l'entend si souvent, qu'une autre de ses fonctions consisterait à "reconnaître à la partie civile son statut de victime". J'y entends toujours comme une sorte de condamnation, ou d'invitation, à le demeurer. [...] On enferme face à face dans la boucle d'une temporalité qui ne s'écoule plus un coupable dont la peine ne doit pas avoir de fin, et une victime dont le préjudice n'en connait pas d'avantage
. [...]
( Source : http://www.maitre-eolas.fr/2009/02/26/1328-encore-un-prix-busiris-pour-rachida-dati#c88829
)

En effet, tel qu'est aujourd'hui posé et appliqué le droit positif, il est indéniable que la fonction première d'un procès est de juger l'accusé. Il se trouve qu'en déclarant sa culpabilité, la justice reconnaît que la partie civile, quand il y en a une, en a été victime. Que cette conséquence soit entendue par nombre de juristes comme un effet collatéral involontaire n'enlève rien au fait qu'il est apaisant et porteur de sens d'être entendu quand on a été victime. Même si cela ne peut suffire en soi à une (re)construction, la reconnaissance collective d'injustices subies contribue à la restauration d'une dignité bafouée.
Cet aspect constitue donc de facto une autre des fonctions de la justice. Mieux encore, il touche à la notion d'équité dont le rétablissement est (était?) censément un des buts poursuivis par celle-ci. Non qu'il faille combler les attentes formulées par tout plaignant au détriment des droits de l'accusé. Mais dans la mesure où un procès vise à être le plus juste possible, je ne vois pas pourquoi il conviendrait d'exclure des fonctions de la justice son pouvoir réparateur symbolique, sa restauration d'un lien social. Sauf bien sûr, à s'appuyer sur les préjugés énoncés plus haut à propos de l'aliénation dans le statut de victime.

In fine, en attaquant de son mépris, sa condescendance ou son arrogance les personnes physiques ayant été victimes afin de les déchoir de l'autel sacré sur lequel autrui les auraient mises, le pourfendeur de la sacralisation ne fait rien d'autre que se livrer à l'identification qu'il dénoncait en premier lieu. Qu'il dénie la violence de ses propos en usant des artifices du concept creux de "victimisation" n'y change rien, si ce n'est préserver sa bonne conscience.
Quant au salutaire refus de prise en compte de la souffrance des victimes et du pouvoir réparateur de la justice, il revient  en un sens à cautionner la dérive sécuritaire et vengeresse. Affirmer que la reconnaissance des préjudices subis ne fait pas partie des fonction de la justice, c'est nier l'importance de son rôle social et symbolique de rétablissement de l'équité et la réduire ainsi à une arme de répression et de coercition.


Témoignage

J'ai abondamment usé dans les paragraphes qui précèdent de la mention "aux victimes" en toute généralité. Je l'ai fait pour rapporter certains des stéréotypes circulant à leur/notre sujet afin de montrer que les fallacieuses analyses que j'ai rapportées s'appuient sur un ensemble d'idées reçues qui stigmatisent les personnes victimes.
Mais face aux préjugés sur les supposées attentes, idées, sentiments, espoirs et besoins des victimes, je n'envisage par d'autre réaction que celle de porter mon témoignage. Ce faisant, je ne puis parler qu'en mon nom. Toutefois, pour échanger depuis maintenant trois ans avec de nombreuses autres victimes de violences sexuelles, je peux affirmer que beaucoup partagent ma position et mes réflexions.

J'ai été victime d'incestes, de la petite enfance au début de l'âge adulte, soit vingt années de violences répétées. Ce passé est encore proche et je commence à peine à découvrir ce que c'est qu'une vie où je ne suis pas l'objet d'autrui. Les conséquences des préjudices subis "planent toujours au dessus de moi" pour reprendre les termes de l'avocat citée plus haut. Ou plus exactement : ils me minent toujours par le dessous. J'ai désormais admis qu'il faudra faire avec ces blessures pour le restant de mes jours. Je ne formule pas ici une opinion ou une croyance, mais simplement un constat.
On m'a volé mon enfance et mon adolescence ; mon droit à être élevée respectueusement et non dans un climat de terreur criminelle ; celui d'être protégée - à défaut d'être aimée - par les adultes responsables de moi et non trahie en étant agressée à répétition par ces derniers ; ma découverte progressive de la sexualité et plus globalement la possibilité de grandir et murir en me construisant avec un minimum de confiance en moi-même et en les autres. Je ne sais pas ce qu'est un père, ni une mère digne de ce nom. Dans mon milieu d'origine, je n'ai pas pu bâtir autre chose qu'une illusion pour survivre où j'ai appris à faire semblant pour presque tout.
C'est la réalité de mon passé et de ses conséquences. Je n'ai pas d'autre choix que d'apprendre à composer au mieux avec en me construisant aujourd'hui sur autre chose qu'une plaque d'égouts bancale, malgré le peu de références à puiser dans mon histoire personnelle. Personne ne pourra pas me restituer ce que j'ai perdu, jamais eu ou dont je resterai privée.

Pour répondre plus précisément à certaines attaques, je dirais que oui, je suis restée un temps bloquée dans ce qu'on pourrait appeler une "dynamique de victime". Une dynamique qui revient à subir sa vie sans vraiment être présente et à se haïr. Je n'ai pu commencé à en sortir tant que je n'ai pas admis avoir réellement été victime et que je n'ai pas cherché à (re)trouver le respect de soi-même. Ce cercle vicieux était consécutif aux atteintes commises sur ma personne mais également entretenu par un certain refus de mon entourage à considérer la gravité des atteintes, ainsi que par la volonté collective de dénier ou banaliser le crime d'inceste.
Question volonté de déni, j'ai d'ailleurs pu constater que les professionnels n'étaient pas en reste. J'ai consulté pas moins de sept psychothérapeutes avant d'en trouver un capable d'entendre mon histoire sans me rendre responsable de la perversité de mes agresseurs. La première à qui j'en ai raconté m'a répondu « vous n'allez pas porter plainte pour ça, quand même j'espère ! ».  Ce n'est malheureusement qu'un exemple parmi d'autres, et mon expérience est loin de faire exception.
Si je comprends bien, ce que certains se plaisent à appeler « victimisation » ou « un enfermement dans un statut de victime » est le fait de reconnaître que l'on a été victime et que l'on en souffre encore. Or loin de m'empêcher de vivre, je remarque que c'est ce qui me permet peu à peu de sortir de ma position aliénante antérieure. Mais comme cette dernière était silencieuse et ne dérangeait personne d'autre que moi, elle passait tout à fait inaperçue.
Il n'est pas question pour moi de me définir uniquement comme une ancienne victime. Ceci dit, quand j'ai dû admettre que je l'avais été pendant presque toute ma vie jusqu'alors, il m'a fallu un peu de temps pour commencer à me voir autrement. C'est long de se découvrir. Et je ne vois pas pourquoi je devrais m'en sentir honteuse en me jugeant pour cela faible ou minable, comme certains propos le sous-entendent parfois.
Je suis aussi restée « enfermée dans la boucle d'une temporalité qui ne s'écoule pas » et il m'arrive encore bien souvent de m'y perdre. C'est ce qu'on appelle les effets post-traumatiques, il me semble. Subir une atteinte, ce n'est pas seulement un mauvais moment à passer dans la souffrance duquel on s'enfermerait ensuite seulement par faiblesse ou par introjection d'un discours social qui l'entretiendrait. Sans quoi l'infraction ne porterait pas à préjudice puisqu'elle serait dénuée de conséquences dans le futur.

Vis à vis de la justice, je ne vois pas ce que je pourrais espérer d'autre que la reconnaissance de ce que j’ai subi. C'est à dire la déclaration de la culpabilité de mes agresseurs et la prise en considération de la gravité de leurs forfaits. Peut-être n’est-ce pas évident pour tout un chacun, mais cela constitue bien une réparation. Et son absence, un préjudice additionnel.
De ce que je comprends, la condamnation ignore les victimes pour servir des buts collectifs seulement : affirmation de la valeur des lois par condamnation de leur transgression et nécessité de protection des citoyens par mise à l’écart des individus dangereux. De fait, je n’ai rien à attendre de la peine que pourraient purger mes agresseurs, car celle-ci ne me concerne pas en tant que victime. Je pourrais en espérer quelque bienfait si l’un des buts d’une condamnation était d’amener le criminel à s’amender auprès de sa victime, mais dans notre système, ce n’est manifestement pas (plus ?) le cas.
Je distingue les attentes que j'estime en droit de voir remplies et les bienfaits que la justice pourrait m'apporter selon l'issue de la procédure. Si mes besoins ou espoirs se rapportent à la reconnaissance des faits, mes attentes se limitent à un traitement correct et efficace de mon affaire, au respect de mes droits citoyens et de ma dignité. Je ne transforme pas mes espoirs en exigences à combler impérativement au mépris des droits de l'accusé. Pas plus que je ne crie vengeance.
Est-ce vraiment trop demander d'être entendue et respectée?

Pour conclure sur la sacralisation, je me permets de préciser à toutes fins utiles que je n'ai jamais vu personne se prosterner devant moi à la connaissance de mon vécu. A l'inverse, j'ai souvent essuyé des réactions accusatrices, minimisantes, agressives, humiliantes ou destructrices.
Alors quand je vois le gouffre qui sépare ma réalité quotidienne de la prétendue sacralisation dont je ferais l'objet ou chercherais absolument à atteindre, je peux difficilement réagir autrement qu'en étant atterrée et/ou révoltée. Il m'arrive de me demander , avec S. Portelli, si je ne préférerais pas susciter l'indifférence plutôt que d'être utilisée par les uns et vilipendée par les autres.
Je pourrais bien décider de systématiquement me taire devant les inepties que l'on me prête en parlant à ma place sans me connaître. J'ai essayé, je n'y arrive pas. Alors je témoigne. Et bien souvent, je constate que mes propos sont largement déformés voire carrément ignorés par mon interlocuteur, désireux de continuer à m'identifier à ses préjugés, quoi que je dise. Je trouve toujours assez incroyable de voir un inconnu m'expliquer qu'il sait mieux que moi qui je suis, ce que je ressens, quelle est la nature de ce que j'ai vécu, comment je dois me définir, vivre, me comporter et quel pourrait être mon avenir. Le tout selon ses préceptes et son système de représentations sans  jamais songer un seul instant à considérer ce dont je témoigne, si ce n'est pour me faire entrer tant que bien que mal dans ses petites cases. D'un autre côté, je dois bien reconnaître que c'est là une réaction somme toute logique, puisqu'il présuppose qu'ayant été victime, je serais incapable de penser par moi-même et faire autre chose que me décomposer. C'est fou de voir tout ce que la condescendance autorise comme mépris et absurdités...
On m'a dejà rétorqué que je me sacralisais en formulant cette remarque. La volonté de s'aveugler sur ce dont les hommes sont capables serait-elle donc si obstinée que lorqu'une victime rappelle qu'elle est quand même la mieux placée pour dire ce qu'elle pense, il faille l'accuser de se prendre pour une icône?


Références supplémentaires

Le crime d'inceste et sa pénalisation au regard du droit : http://www.hommes-et-faits.com/Dial/spip.php?article142
Les droits des victimes.
G. Lopez, S. Portelli et S. Clémant. Editions Dalloz, 2007.

A quoi sert la "victimisation"? : http://lmsi.net/spip.php?article442
Arrière-pensées des discours sur la victimisation : http://www.monde-diplomatique.fr/2007/09/CHOLLET/15078
  
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